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Sur les traces de Sagbohan Danialou, l’homme orchestre…

#BlackHistoryMonth

Artiste musicien, chanteur et compositeur hors pair, il a fait et continue de faire bouger plusieurs générations aux rythmes de ses mélodies aussi envoûtantes les unes que les autres. Très attaché à la tradition, il en est un fervent défenseur et promoteur à travers sa musique, et ses différentes chansons et compositions. Communément appelé l’homme orchestre pour son immense talent musical dont son habileté à parfaitement chanter et jouer plusieurs instruments, Sagbohan Danialou est tout simplement une icône de la world music.

Les premiers contacts de Sagbohan Danialou avec la musique

Né le 11 Décembre 1951 à Êkpè (sur la route de Porto-Novo, au Bénin), Sagbohan a vu le jour et grandi au milieu de la musique. Cet art dont il a aujourd’hui une parfaite maitrise, n’est en réalité qu’un héritage familial qu’il a su entretenir et valoriser au fil des années. Sagbohan est le fruit de l’union entre deux parents artistes traditionnels originaire d’Abomey, un père musicien et une mère chanteuse. Il passe ses premières années dans la maison de ses grand-parents maternels où il écoutait fréquemment les chants vodoun interprétés tôt les matins lors des cérémonies, mais également les douces mélodies grégoriennes de l’église Méthodiste temple èlèdja située en face de sa maison.

Sagbohan Danialou, (C) AfrikOpus

Dès son jeûne âge, le futur homme-orchestre intègre le milieu vodoun grâce à sa maîtrise du rythme, et est initié par son père au maniement des percussions traditionnelles telles que les tambours du kpahlouè, les maracas, les gongs et du kpèzi, qu’il parvenait à jouer parfaitement sans perdre la cadence. A 16 ans, vint le moment de rejoindre Cotonou pour apprendre un métier. Une fois en ville, le jeune homme est très rapidement rattrapé par la musique à laquelle il ne pouvait plus échapper. Sagbohan Danialou aimait la musique, et la musique faisait désormais partie de lui. Ce fut le début d’une carrière vieille aujourd’hui d’environ un demi-siècle.

Sagbohan Danialou est né de l'union de deux artistes traditionnels, un excellent musicien et une chanteuse. Cela lui a permis de grandir au bon milieu de la musique. Click To Tweet

Le début de la carrière de Sagbohan Danialou

Envoyé à Cotonou vers la fin des années 60 pour apprendre la céramique, Sagbohan a fini au sein des groupes musicaux de la ville où il fait ses débuts en tant que percussionniste, le temps d’apprendre et de maîtriser d’autres instruments précisément ceux modernes. Ainsi, il joue successivement pour « Les amis de Cotonou », puis « Phillips’band » avant de devenir plus tard le batteur officiel du mémorable groupe « Black Santiago ».

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Mais bien avant, en 1966 alors qu’il n’avait que 15 ans, Sagbohan Danialou jouait dans des orchestres de musique afro-cubaine à Porto-Novo. L’histoire raconte même, que son père l’aurait surpris sur scène lors d’un concert salsa, ce qui lui aurait valu deux gifles car le papa était furieux que son fils soit dans « un orchestre qui joue une musique où l’homme danse collé contre la femme ». Le public en colère aurait jeté le père dehors, afin de permettre au fils qui n’avait vraisemblablement pas envie de suivre son père, de continuer à jouer ses congas.

« Toi tu joues dans un orchestre qui joue une musique où l'homme danse collé contre la femme ?! » - Le père de Sagbohan Danialou Click To Tweet

La découverte de la batterie, cet instrument qui a tout de suite séduit Sagbohan Danialou

En 1968, le jeune musicien de 17 ans travaillait au centre artisanal de Cotonou comme céramique et jouait au même moment aux congas dans « Los Commandos », l’orchestre phare de l’époque dirigé par l’éminent El Rego. Notons que ce groupe fut le premier au Bénin à détenir une batterie, un instrument dont Sagbohan est tombé sous le charme à première vue.

(C) FB : Sagbohan Danialou Officiel

Un soir, en absence du batteur du groupe, l’orchestre demande au jeune Sagbohan de le remplacer. Alors qu’il n’avait encore jamais touché à l’instrument, il propose et joue correctement un rythme de James Brown. Ce fut la révélation au groupe et aux spectateurs. Séduit par le génie du nouveau batteur, le gérant du bar où l’orchestre se produit, part au Nigéria et lui rapporte une batterie rouge toute neuve. Sagbohan Danialou devenait ainsi le propriétaire de la deuxième batterie dans tout le Bénin.

Sagbohan Danialou et le début de la popularité

En 1970, Sagbohan fit une rencontre qui allait désormais changer sa vie, celle d’Ignace De Souza, auteur compositeur trompettiste et co-créateur du rythme « afrobeat » avec l’orchestre Black Santiago au Ghana en 1965. En effet, Ignace, le premier à composer les morceaux soukous en Afrique de l’ouest, a imaginé un rythme moderne africain avec la star nigériane Fela Kuti, qu’ils ont baptisé plus tard « afrobeat ».

Sagbohan Danialou et les black Santiago, (C) Discogs

A son retour à Cotonou, Ignace de Souza remanie son orchestre Black Santiago avec des musiciens locaux parmi lesquels le talentueux Sagbohan Danialou qui devient plus tard le plus populaire du groupe. Ensemble ils produisent plusieurs chansons telles que Paulina, Gbe O Houzou, El Maniceiro, Dou Dagbe We, Dovi, Zangbéto et bien d’autres sous plusieurs labels. Le groupe a aussi animé plusieurs scènes dans la sous-région, dont la première de Fela Kuti au club Kacadu, à Lagos.

« Toi, tu es dangereux » - Fela Kuti à Sagbohan Danialou, après un spectacle au club Kacadu de Lagos. Click To Tweet

Sagbohan Danialou durant la révolution béninoise

En 1975, Sagbohan enregistre ses deux premières compositions sous le nom de Danny Sagbohan avec l’orchestre « Poly Rythmo ». Il chante et joue plusieurs instruments à la fois sur le titre Gbeto Vivi par lequel il se fait vraiment connaître au Bénin en tant qu’artiste solo. Aussi à l’installation du régime Marxiste Léniniste de Mathieu Kérékou, pendant que les artistes n’avaient plus le droit de quitter le pays ou de critiquer le pouvoir en place, il enregistre le titre La révolution n’échouera pas.

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En 1976, l’artiste enregistre deux nouveaux titres sous son vrai nom Danialou avec l’orchestre « Les astronautes » du célèbre guitariste de l’époque Célestin Migan. Il s’agit de Missi Mè, une production qui a su mettre en valeur le talent mélodique de l’artiste, et Mi Na Gan, une chanson inspirée du rythme vodoun kakagbo. Ce titre aurait par la suite inspiré la création du rythme sato du leader de Poly Rythmo Clément Melome.

1977, l’année du premier album solo de l’homme orchestre

Pour son premier album, Sagbohan Danialou s’entoure de talentueux musiciens tels que le bassiste Sandjo, au clavier Epanda Kandja, et le célèbre guitariste camerounais Luis Wasson avec qui il enregistre d’ailleurs plus tard en 1978 le titre Ma fille, fais attention. Dans l’album figure le titre Cocorico où il conseille sur la nécessité de se lever au chant du coq pour aller travailler afin de construire le Bénin.

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On y retrouve également Foutou Banana, un titre qui l’a fait connaître en Côte-d’Ivoire, tout comme Attiékê sur un précédent disque produit par le Nigérian Raïmi Gbadamassi dit Badmos. Par ailleurs, Sagbohan était un jeune papa lors de l’enregistrement de ce dernier disque. On voit la photo de son premier fils Djibril (Paix A Son Âme) sur la pochette du disque qui contient d’ailleurs le célèbre titre : Programme Changé.

Sagbohan Danialou a sorti son premier album solo en 1977, bien après avoir enregistré plusieurs disques avec différents orchestres de Cotonou tels que Black Santiago et Poly Rythmo. Click To Tweet

Un second album solo en deux ans et plusieurs autres collaborations

Sagbohan Danialou, alors jeune star de la musique béninoise, a continué à enregistrer plusieurs  disques en groupe avec de célèbres orchestres de l’époque, à savoir :

En effet, avec l’instauration du pouvoir de Mathieu Kérékou, il n’était pas facile de jouer de la musique moderne. Les bars à concert se faisaient régulièrement vidés par des militaires. Finalement, afin de mieux contrôler les musiciens les plus endurcis dont Sagbohan, le pouvoir les avait embauchés dans la Banque Commerciale du Bénin, où ils travaillaient dans la journée et jouaient le soir dans l’orchestre de la banque.

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En 1979, à travers un second album auto produit, Sagbohan Danialou a révélé ses talents de chanteur et désormais de compositeur affirmé. On y retrouve des titres tels qu’Ossin, où il parle de l’importance de l’eau dans la vie, et Sourou, où il convie à la patience et la persévérance. 1979 fut également l’année de quelques collaborations avec d’autres artistes tel que Célestin Migan (A non yigo, Faut pas négliger) et Kabongo Wetu (Bolingo aimé).

La carrière solo de Sagbohan Danialou en Bref

La musique de Sagbohan Danialou a été guidée par les réalités du Bénin, sa foi musulmane, et surtout les rythmes vodoun (titres phares : djo mi djo wa mon, Miéto noun wè, Alondji…). L’artiste s’adresse particulièrement à la jeunesse dans ses chansons, et place au cœur de son répertoire, l’éducation :

… et les leçons de vie :

Les différentes chansons de Sagbohan Danialou sont pleines de sagesse et de sens. L'homme orchestre a aussi l'avantage de chanter dans plusieurs langues du Bénin. Click To Tweet

Chanteur, compositeur et multi-instrumentaliste, il a monté l’orchestre Afro Band avec lequel il fait carrière depuis environ 40 ans. Il a notamment composé une chanson qui retrace l’histoire du Bénin (histoire socio-politique du Bénin : Forces armées).

Le succès mondial de Sagbohan Danialou, la fierté du peuple béninois

Auteur de plusieurs albums, et couronné de nombreux prix parmi lesquels l’ordre du mérite béninois en 1995, l’artiste béninois de l’année en 2000, le meilleur artiste auteur compositeur de l’année 2004 avec Gnonnas Pedro, la médaille de la créativité par l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle(OMPI), Sagbohan Danialou est un fervent ambassadeur du patrimoine musical béninois qui a animé plusieurs scènes musicales à travers le monde.

« J’ai vu des prêtre en soutane danser les rythmes Vodoun. C’était inédit. » - Sagbohan Danialou de retour du Festival des arts vodoun de Bruxelles Click To Tweet

En Novembre 2016, il a participé aux côté de l’acteur béninois Djimon Hounsou, à la première édition du festival des arts vodoun à Bruxelles, où il a fait danser des personnes de religions et origines diverses sur les rythmes vodoun. Sagbohan Danialou est père de six (06) enfants (3 filles et 3-1 garçons)  dont la majorité l’accompagne sur scène.

2013, quand la mort retira à la star son dauphin

Le 12 Novembre 2013, alors que Sagbohan Danialou organisait une petite réjouissance en l’honneur de son anniversaire, il a partagé avec son fils Djibril, une décoction qui leur causera plus tard une intoxication alimentaire. Rapidement évacué à l’hôpital EL FATHER de Porto-Novo par le père même dans son véhicule, le fils que l’on désignait déjà comme étant le digne successeur de son père a rendu l’âme avant que les médecins ne puissent le sauver.

Djibril Sagbohan, (C) aCotonou.com

Cette même intoxication a conduit l’homme orchestre successivement au centre hospitalier départemental (CHD) de Porto-Novo, puis au CNHU de Cotonou où après une longue période de réanimation, il a finalement pu être sauvé. Le regretté Djibril Sagbohan préparait le lancement de son deuxième album solo quand il est passé de vie à trépas laissant derrière lui une femme nigérienne et deux enfants. Paix à son âme!

Sagbohan Danialou a été profondément marqué par la mort de son fils mais le hagbê national a su faire preuve de courage pour continuer dignement cette mission qu’il a pendant longtemps partagée avec son fils. Fierté nationale du peuple béninois, il porte à cœur un projet de création de centre de formation où il pourra transmettre tout son talent aux plus jeunes. Plus qu’un simple artiste, Sagbohan Danialou fait partie du patrimoine culturel béninois. Nous luis souhaitons encore plein de succès et surtout une longue vie.

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Bola

Bola BALOGOUN a étudié les Statistiques Appliquées, et est passionné de Data Science. Global Shaper du Hub de Cotonou, et membre de l'Association des Blogueurs du Bénin, il est attaché à la culture noire et au développement local. Rubriques : Histoire & Tradition

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