Culture

La restitution des trésors coloniaux, une question épineuse

« Quand nos enfants voient dans ces musées les trésors de l’Afrique dépouillée, ainsi exposés comme des butins de guerre, comment leur expliquer que nos peuples sont amis malgré tout ? » – Louis-Georges Tin et Nicéphore Soglo.

Il y a quelques jours, en parcourant mon fil d’actualité sur Twitter, je suis tombée sur des publications du Musée du Quai Branly (@Quaibranly) à propos d’une exposition appelée « L’Afrique des Routes ». L’exposition en question faisait état des échanges commerciaux auxquels les Africains prenaient part pendant la période précoloniale. Sur les photos publiées, l’on pouvait découvrir de trésors coloniaux telles la magnifique statuette antropomorphe de la civilisation Sao (actuel Tchad), ainsi qu’un masque facial de la société du Do (Ville dioula de Kong).

Ces œuvres d’art datant du 8e au 12e siècle, fruit du génie de nos ancêtres, spoliées lors des conquêtes coloniales, sont encore exposées en 2017 comme des trophées de guerre dans un musée d’une ex puissance coloniale. L’an passé, le Bénin par la voix de son président, Son excellence Monsieur Patrice Talon, avait actualisé le débat sur la restitution des trésors coloniaux, objets illégalement et illégitimement déportés hors des terres africaines.  Les objets visés dans la demande adressée par le Bénin au musée du Quai Branly, proviennent principalement des pillages réalisés par le général Dodds après avoir vaincu le roi du Dahomey en 1892.

Les discussions sur les trésors coloniaux

Le débat sur la restitution des trésors culturels pillés au moment de la colonisation n’est pas nouveau dans la sphère scientifique et se situe au carrefour de plusieurs sciences telles que le Droit, la Sociologie ou l’Anthropologie. De nouveaux champs disciplinaires tels que la « patrimoniologie » ont même vu le jour avec la multiplication des questionnements sur la protection du patrimoine culturel des Peuples. Il convient de faire une différence terminologique entre les notions de retour, de rapatriement et de restitution.

Ces trois concepts, décrivant chacun une situation particulière, sont généralement utilisés abusivement pour désigner la même réalité. En effet, le terme retour est utilisé en cas d’objets déplacés pendant les guerres coloniales et remis au pays d’origine  et dans le cadre d’une exportation illicite. Cependant, le caractère illicite n’est pas généralement reconnu en ce qui concerne la colonisation car la dépossession était conforme aux lois en vigueur à cette époque.

De ce fait, le retour trouve son fondement dans la nécessité de rendre aux créateurs ces biens culturels jugés irremplaçables par l’UNESCO. Le rapatriement désigne une forme de restitution d’un bien faisant l’objet d’une revendication de groupes ethniques. Quant à la restitution, elle concerne des biens volés ou spoliés du fait des guerres. Faire une distinction entre ces différents concepts est important car chaque situation reçoit un traitement juridique spécifique.

Les batailles juridiques

Des demandes de restitution ont été formulées plusieurs fois auparavant. Toutefois, les restitutions sont très rares et se heurtent au jeu juridique et à l’existence de certains principes tels que celui de l’inaliénabilité du patrimoine culturel, principe adopté par certains pays comme la France. C’est par exemple le cas de la revendication des statuettes Nok formulée par le Nigéria, en s’appuyant sur la convention de l’UNESCO de 1970, qui fut rejetée par la justice française au motif que cette loi internationale ratifiée en 1997 par la France n’était pas d’application directe et qu’il fallait attendre sa mise en œuvre.

D’après la politologue Françoise VERGES, « les restitutions (…) concernent essentiellement, jusqu’ici, des restes humains. Comme les têtes maories rendues à la Nouvelle-Zélande en 2012, le crâne du chef insurgé Kanak Atai, remis à ses descendants en 2014, ou encore la dépouille de Saartje Baartman, la ‘Vénus hottentote’, rapatriée et inhumée en Afrique du Sud en 2002 ». Plusieurs techniques juridiques sont mobilisées dans le règlement de conflits liés à la restitution de biens culturels. Il s’agit entre autres de l’adoption de lois spéciales ou de décisions unilatérales par le pays détenteur, la négociation entre parties (signature d’accords entre États et musées), le recours à un médiateur ou à un arbitre. Mais la restitution des biens culturels questionne également la protection de ce patrimoine culturel retourné aux propriétaires.

En effet, le risque que les biens culturels restitués se retrouvent sur le marché noir est grand au vu de l’inexistence ou de la faiblesse des politiques nationales de protection du patrimoine culturel, de fléaux tels que la corruption. Ce n’est que le 29 octobre 2016 que la Guinée a adopté un projet de loi portant sur la protection, la conservation et la mise en valeur du patrimoine culturel et historique.

La demande de justice pour l’Afrique

De plus en plus de pays africains réclament la restitution de leurs trésors spoliés qui se retrouvent aujourd’hui dans divers musées à travers le monde. C’est par exemple le cas de l’Egypte qui réclame plusieurs biens tels que la pierre de Rosette (Bristish Museum de Londres), le buste de Néfertititi (Neues Museum de Berlin), la statue de Ramsès II (Musée de Turin ; du Nigéria qui réclame des têtes de souverains et reliefs historiés provenant du royaume d’Ifé. 90 à 95% du patrimoine culturel africain se retrouve dispersé dans les musées américains, français, britanniques, allemands…

Comme l’ancien président du Bénin Nicéphore Soglo et le président du CRAN Louis-Georges Tin, Je pense que le premier pas d’une reconnaissance sincère des dégâts causés par les conquêtes coloniales sur les sociétés africaines et d’une réparation réelle du préjudice subi par les peuples passe par la restitution de leur patrimoine culturel. Selon le Ministre guinéen Siaka Barry : « On parle à propos de nos chefs d’Etat, des biens mal acquis en Europe, tandis qu’il y a d’autres biens plus mal acquis qui peuplent les musées européens dont on ne parle pas assez. Ces biens constituent notre âme ».

Le débat sur la restitution des biens spoliés mérite d’être ouvert afin de favoriser un véritable dialogue interculturel. Pour ma part, il faut que les pays africains forment une synergie afin de réclamer ensemble le retour des œuvres d’art sur leurs territoires respectifs.

 

Sources :

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Alice Grace Malongte

Alice MALONGTE est Consultante au sein du Cabinet STRATEGIES ! SARL (Douala, Cameroun). Elle porte un grand intérêt à l'Histoire, aux Peuples et cultures du continent africain.

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2 Commentaires

  1. Nous sommes tous bien d’accord sur l’importance pour tous les peuples d’avoir accès, chez eux, à leur patrimoine culturel. Cela dit, les choses ne sont pas si simples. La France, par exemple, doit-elle réclamer à la Russie les toiles impressionnistes aujourd’hui conservées au Musée de l’Ermitage à Saint-Petersbourg et achetées à l’époque par un prince russe à des artistes incompris et faméliques? Doit-elle réclamer le retour de la statue de la Liberté, aujourd’hui à New York, et donnée aux États-Unis dans un moment d’égarement? Réclamer au Royaume-Uni le Triple Portrait du cardinal de Richelieu par Philippe de Champaigne, aujourd’hui à la National Gallery de Londres?
    La plupart des œuvres d’art étrangères qui sont parvenues en Europe ont été acquises de manière tout à fait légale, à la satisfaction de tous à l’époque. Les statues assyriennes exposées à Paris et à Londres ont été achetées fort cher au XIXe siècle à des Irakiens (à l’époque province ottomane) qui, sinon, les auraient détruites comme leur religion le commandait. La Joconde a été achetée par le roi François Ier à Léonard de Vinci ou à son héritier pour 4000 écus d’or (c’était de l’argent public, on a gardé la facture). La plupart des œuvres d’origine africaine de nos musées ont été acquises et exportées avec l’accord des Africains de l’époque. Même s’il est vrai qu’ils étaient colonisés, personne ne les empêchait à l’époque d’exprimer publiquement leur désaccord, si cela avait été le cas.
    Il y a aussi des œuvres qui proviennent de pillages purs et simples. C’est le cas des frises du Parthénon, emportées par les Anglais au XIXe siècle avec simplement l’accord des autorités d’occupation turques de l’époque, et qui n’étaient en aucun cas représentatives du peuple grec. C’est le cas aussi des regalia du Royaume du Dahomey, pillés par la soldatesque française à la suite d’une bataille, et que Patrice Talon est en effet tout-à-fait fondé à réclamer. Idem pour ce que Français et Anglais ont volé en Chine lors du sac du Palais d’Été. Ces pillages étaient condamnables au regard des conventions ou de la simple morale de l’époque. Mais ce n’est pas le cas des acquisitions pacifiques.
    On n’a pas à refaire l’Histoire ou tenter de l’effacer pour la faire correspondre à ce que voudraient nos idéologies d’aujourd’hui, qui changeront sûrement demain.

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