Histoire

Les mouvements migratoires Yoruba, peuplement du pays Shabe

La communauté YORUBA, l’une des plus grandes de l’Afrique, est subdivisée en plusieurs sous-groupes parmi lesquels les Shabe-Opara connus beaucoup plus sous le diminutif Shabe (lire tchabè) au Bénin. Trois grands mouvements expliquent les migrations shabe et le peuplement de leur région de domiciliation ce jour.

Le pays shabe s’étendait de part et d’autre du fleuve Opara, avec une plus importante partie de la rive gauche du fleuve devenu plus tard, la frontière entre les colonies anglaise et française après l’invasion européenne de 1894. Le mot Shabe utilisé pour désigner à la fois le pays, ses hommes et l’ethnie est la forme contractée de Shabe-Opara, une appellation qui fut empruntée au fleuve. Les habitants sont appelés Shabe-Opara, car le pays s’étendait sur toute la région de l’Opara, débordant largement ce cours d’eau. Le nouveau territoire est réduit à la seule partie ouest de l’ancien royaume.

Les Yoruba occupent la plus grande partie du territoire entre la Volta et le Cameroun (Ryder 2000: 379) Click To Tweet

Les Shabe sont un peuple de langue et de culture Yoruba. Dans un ensemble Yoruba limité par Atakpamè à l’ouest, par Owo à l’est, par Ijebu et Ode Itsekiri au sud et par Oyo au nord, le pays Shabe est localisé entre les 8è et 9è parallèles. Il est plus précisément localisé de l’ouest à l’est entre les fleuves Ofe et Oyan, au nord à la latitude de Shaworo (Tchaourou) où il fait frontière avec le pays baatonu et au sud, il partage la même frontière avec le royaume de Kétou.

Situation géographique du pays shabe (Copyright : Fond topographique 1992, Travaux de terrain 2007)

Le pays Shabe fait partie du Western Yorubaland, c’est-à-dire la partie occidentale de l’espace Yoruba. Aussi convient-il de préciser qu’en dehors des populations de langue Yoruba, avec le temps quelques autres groupes ethniques tels les Mahi, les Gbasan, les Aja et les Fon se sont également implantés par endroit sur ce territoire. Cependant, le présent article est uniquement consacré aux mouvements migratoires et au peuplement Shabe.

Le pays Shabe a connu trois principales phases de peuplement marquées par d’importants flux migratoires. La première vague d’occupation serait antérieure au peuplement lié à Oduduwa (lire Odoudoua), tandis que la troisième phase est relativement récente et rattachée à Baba Gídàí (lire Baba Guidaï).

Peuplement pré-Oduduwa

Plus ancienne occupation du pays Shabe, elle est connue grâce aux témoins matériels représentés par des statuettes en pierre et en argile cuite ainsi que des pipes exhumées du sol lors des activités champêtres. Ces objets sont semblables à ceux découverts à Nok dans le plateau de Jos au Nigeria qui datent de plusieurs siècles avant Jésus Christ. L’équipe de Recherche Archéologique Béninoise a procédé en 1984 au ramassage de cinq sculptures en ronde bosse, représentant apparemment des têtes d’animaux avec des traits plus ou moins anthropomorphes à Bidodjato à Ouèssè. Ce site est marqué par des tessons de poterie qui jonchent le sol avec la présence d’un tas fossilisé d’ordures. Tout cela constitue des indices qui témoignent de l’emplacement d’un ancien établissement humain.

Une multitude de lieux d’inhumation et des sites d’habitat se présentant sous forme de tumulus qui sont découverts à Gogoro, Ouèssè, Worogi et Shaworo ont aussi prouvé ce peuplement proto-yoruba. Des jarres contenant des verres fondus et des ilèkè Ado y ont été découvertes. Les ateliers de fabrication de ces perles présentent les mêmes caractéristiques que ceux retrouvés à Ile Ife. Plusieurs autres indices tels les lambeaux de fortification permettent de rattacher ces occupants au groupe Igbo qui a précédé Oduduwa à Ile-Ife ou les païens (Pagans) qui habitent actuellement le plateau de Baoutchi.

Ce peuplement est lié aux Ojoudou de Shabe installés entre le fleuve Ouémé et la rivière Oyan. Ces proto-yoruba s’organisaient en des regroupements d’établissements humains relativement restreints et généralement fortifiés. A leur tête, régnaient des chefs qui portaient le titre de Olu-Ilu ou Ola-Ilu. Ce sont ces populations pré-Oduduwa qui ont fondé plusieurs localités telles que Ile-Shabe avec à sa tête Ola-Idadu, Kabua qui était dirigé par Olu-Sinika, Olu-Kabe avait les commandes de Jabata, à Kokoro, régnait Ola-Yembe et enfin, Olata avait les rênes de Kilibo. La période pré-Oduduwa s’est terminée probablement entre le XIIIe et le XIVe siècles avec la conquête de Shabe par Onishàbè.

Peuplement rattaché à Oduduwa

Un groupe de migrants avec à sa tête Onishàbè, cinquième petit-fils du légendaire Oduduwa fit irruption en territoire Shabe qu’il aurait colonisé à coup de force. Ces nouveaux venants auraient repoussé les anciens occupants vers l’ouest où on les rencontre aujourd’hui sur tout l’espace s’étendant du pays Shabe (Bénin) à Atakpamé au Togo. En effet, Shabe est cité dans les traditions de Kétou et d’Oyo parmi les royaumes dont la fondation se rattache à Oduduwa, le premier Oniife (titre que portent les souverains d’Ile-Ife). Les fondateurs des sept royaumes Yoruba seraient descendus de lui. Il s’agit d’Olówu, Alákétu, Onibiní, Oràngún, Onishàbe, Olu Popó, Oranyàn.

D’après une tradition orale qui s’apparente à un mythe, à la suite d’une discorde au sujet de la succession sur le trône de Oludagba (Oludagba ou Toludagba désigne également Oduduwa) à Ile-Ife, plusieurs princes prirent le chemin de l’exil à la tête d’un groupe d’Hommes. Ils auraient migré de la ville sainte d’Ile-Ife vers l’ouest pour s’installer à Oke-Oyan situé entre Shaki et Ilesha où après un long séjour le groupe se scindait en quatre factions dirigées chacune par un prince.

Le plus jeune remonta vers le nord-est d’Ife où il a fondé Oyo, pendant qu’un autre alla fonder vers le Sud-Ouest le royaume de Kétou. Le troisième remonta le cours de la rivière d’Oyan jusqu’à sa source. Il s’établit dans une forêt où fut fondé le village de Kilibo à Shàbe. Mais la région aurait déjà été occupée par les Ado, une tribu yoruba qui y avait trouvé refuge parce que persécutée dans les parties méridionale et centrale du Bénin actuel. Plus tard, les habitants de Kilibo furent contraints à l’exil par les raids des cavaliers baatonu en provenance de Nikki. Ces habitants descendirent au sud dans la zone stratégique des collines où ils fondèrent le royaume de Shabe. Là, ils ont dû combattre les Ojoudou déjà installés dans le milieu avant leur arrivée.

Peuplement rattaché à la migration Baba Gídàí

Le dernier des princes ayant quitté Oké-Oyan marche vers le nord-ouest d’Ife. Il passa par Okuta pour s’établir parmi les Boko qui étaient sous l’autorité du roi de Nikki dans le Borgou. Après sa mort, ses compagnons ont continué leur périple pour fonder Parakou. Les migrants sous la conduite de Ajugu puis ses fils Baba Gídàí et son frère aîné Mama Ali, après un long séjour à Shaworo, s’étaient établis à Kilibo (Kilibo Adjougou). Ce périple les a conduit jusqu’à Ile-Shabe. A. E. Soumonni résumait en 1991 l’axe de leur migration  en ces termes: “from Oke-Oyan, near present Shaki, into Borgu and thence southwards through Paraku, Shaworo and from there to Kilibo, Kabua and Shabe”. La fin de la période Oduduwa fut marquée par la crise de l’autorité des Amushu à Ilé-Shabe vers le XVIIe siècle et la récupération du pouvoir par les enfants de Baba Gídàí.

Une autre explication pas des moins crédibles a aussi été donnée au départ des Yoruba de leurs lieux d’origine. En effet, les Yoruba, les Tapa et les Baatonu, trois entités géopolitiques et socioculturelles qui cohabitent dans un espace géographique régional n’ont pas toujours entretenu des relations de bon voisinage; ils se sont aussi livrés à des actions conflictuelles. Ainsi au temps du règne de Onίgbogί, le septième Aláàfi (titre que portent les souverains d’Oyo) après Oranyan, vers la moitié du XVe siècle (i.e. vers 1450), les Nupe (appelés Tapa par les Yoruba) ont profité des crises au sein des Yoruba pour envahir l’empire d’Oyo. La capitale Oyo-Ile est tombée dans les mains des ennemis et les habitants se sont exilés. Elle fut alors transférée et installée à Ìgbòhò dans le Borgou où les Yoruba ont trouvé refuge et ont séjourné pendant près d’un siècle.

Il est dit aussi qu’Aláàfi a trouvé refuge à Gbére, un village se trouvant vraisemblablement sous l’autorité du roi baatonu de Busa. Robert Smith identifie Gbére à Gbereguru ou Gbeira. Il estime que le roi baatonu qui a offert l’asile à Onίgbogί fut celui de Nikki. Mais il est plus probable que le roi baatonu dont Johnson (1966) appelle Elédùwe soit celui de Busa parce que Nikki ne semblait pas avoir été fondé ou n’était suffisamment pas développé en ce temps. Quoi qu’il en soit, ce n’était pas en pays baatonu que les malheureux exilés d’Oyo vont vivre dans la quiétude. Ils ont dû abandonner leur lieu de refuge pour migrer dans d’autres endroits.

Les Yoruba sont partis du Borgou au XVe siècle, quand les Songhai sous l’autorité de Sonni Ali y menaient des incursions militaires dont l’objectif était de faire des captifs, des bras valides qu’ils enrôlaient dans l’armée pour combattre les Marocains. Plus tard, Askya Mohammed Touré en se servant du Dendi comme base, organisait des expéditions contre le Borgou (1504-1505). Vers la moitié du XVIe siècle (1555/56), Askia Dawud a intensifié les attaques contre Busa. Ensuite les Baatonu, hôtes et premiers alliés des Yoruba commençaient à les harceler. Une des conséquences directes des invasions répétées du Borgou par les Songhai et la persécution sans répit des Baatonu est la dispersion des Yoruba autour de 1570. Dans leur fuite, ils ont pris deux directions: celle du nord est représentée par les Mokolé qui ont trouvé refuge dans les parages de Kandi; tandis que le groupe le plus important a migré en direction du sud-ouest, il s’agit du groupe Baba Gídàí qui a fini par s’installer à Kabua mais a envoyé certains de ses enfants s’installer à Shabe. Par ailleurs, vers la moitié du XVIe siècle, c’est-à-dire autour de 1550, sous le règne de Aláàfi Abipa surnommé Oba Amoro, les Yoruba ont réorganisé leur armée et sont parvenus à vaincre les Baatonu et les Tapa. Ils ont alors reconquis la capitale Oyo-Ile.

Toutes les études consacrées au peuple Shabe ont montré son appartenance aux groupes socioculturels yoruba. Les Shabe parlent cependant un dialecte yoruba qui se différencie de la langue principale par l’absence du son ou de la lettre « r » dans certains mots. Ceci pourrait être expliqué par la longue durée qui a marqué la migration des Shabe ainsi que les brassages culturels qui se sont opérés au cours des séjours dans les étapes de leurs déplacements. L’hypothèse qui situe le lieu d’origine à Ile-Ife au Nigeria reste la plus plausible car expliquée par plusieurs recherches archéologiques et soutenue par une littérature orale.

Sources

  • Nestor Labiyi, 2015: Phenomènes migratoires et question du peuplement dans l’espace Yorùbá: une approche historique et archeologique de l’occupation du pays Shabe, Nyame Akuma
  • Adediran, B. 1994: The Frontier States of Western Yorùbáland circa 1600-1889: State Formation and Political Growth in an Ethnic Frontier Zone. Ibadan: IFRA.
  • Akinjogbin, I.A. 1976: The expansion of Oyo and the rise of Dahomey, 1600-1800. In J.F.A. Ajayi, editor, History of West Africa, Volume 1, (2nd edition). London: Longman Group, pp.373-412.
  • Igue, O.J.P. 2005a : Contribution à l’étude de la civilisation Yoruba, Tome I. Cotonou: Les Editions LARES.
  • Igue, O.J.P. 2005b : Les Sabe-Opara: aperçu historique. Cotonou: Les Editions LARES
  • Palau Marti, M. 1992 : L’Histoire de Ṣàbẹ et de ses rois. Paris: Maisonneuve et Larose, vol.1.
  • Ryder, A.F.C. 2000 : De la Volta au Cameroun. In D. T. Niane, editor, Histoire Générale de l’Afrique, vol. IV, L’Afrique du XIIè au XVIè siècle. Paris: UNESCO/NEA, pp. 371-404.
  • Smith, R.S. 1976: Kingdoms of the Yoruba. London: Methuen.
  • Soumonni, A.E. 1991: Dahomean Yorubaland. In Toyin Falola, editor, Yoruba Historiography. Madison: African Studies Program, University of Wisconsin, pp. 65-74

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Bola

Bola BALOGOUN a étudié les Statistiques Appliquées, et est passionné de Data Science. Global Shaper du Hub de Cotonou, et membre de l'Association des Blogueurs du Bénin, il est attaché à la culture noire et au développement local. Rubriques : Histoire & Tradition

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