
Manger ensemble, la symbolique des repas dans nos traditions
Il y a, dans nos traditions africaines, une façon de poser le plat au centre du cercle qui en dit long sur la symbolique des repas. En effet, s’il est vrai qu’on mange pour calmer la faim, il est tout autant vrai qu’on partage un repas pour se connecter — à la terre, aux ancêtres, à la communauté, à soi-même. Ainsi, au Bénin comme dans plusieurs autres pays africains, manger dans la calebasse commune est un langage silencieux, un acte chargé de sens. Il est rite, offrande, transmission. Et dans chaque bouchée, il y a un peu d’histoire, un peu d’esprit, un peu d’âme.
Manger ensemble, c’est appartenir
Dans beaucoup de cultures africaines, on ne mange pas seul — sauf quand on est malade ou puni. Le repas est au cœur de la vie communautaire. De ce fait, on s’assoit ensemble, autour d’un plat unique, parfois posé à même le sol, comme au Sénégal, où les plus jeunes doivent attendre que les aînés commencent. Dès lors, chacun apprend à attendre la bénédiction du doyen, à ne pas prendre plus que sa part, à respecter le rythme de l’autre.
“Celui qui mange seul s’étouffe avec son silence”, dit un proverbe fon.
La main droite, celle du respect, plonge dans la pâte de maïs ou de manioc. Les doigts façonnent la bouchée, tout comme on façonne le lien. C’est un acte vivant, incarné. Et même là où les couverts sont devenus règles, le souvenir du geste ancestral demeure.

Le repas, un moment sacré
Chaque repas traditionnel est un espace rituel. Il commence souvent par une parole, un geste ou un silence. Par exemple, dans certaines familles béninoises, le plus ancien met un peu de nourriture à même le sol avant de manger. Ce geste est une offrande à la terre, aux esprits invisibles, aux ancêtres qui veillent.
Lors des cérémonies importantes — naissance, mariage, décès — la nourriture devient une prière matérielle. On cuisine en chantant. On verse quelques gouttes de sodabi ou d’huile de palme au sol. On invite l’invisible à la table du visible.
Des aliments chargés de symboles
Certains ingrédients parlent d’eux-mêmes. Ils ne sont pas choisis au hasard. En effet :
- Le maïs, cultivé à la sueur du front, est symbole de fertilité et de continuité. Il ouvre souvent les saisons de cérémonie.
- Le sel est purificateur. Il est présent dans presque tous les rituels. Offrir du sel, c’est promettre paix et fidélité.
- Le piment, lui, est protecteur. Il éloigne les mauvais esprits, et renforce l’esprit de celui qui le consomme.
- Quant à l’huile rouge, extraite du palmier, elle symbolise la vie, la bénédiction, et l’onction. On ne fait rien de sacré sans elle.
Quand le repas devient offrande
Dans la spiritualité Vodun, on ne parle pas qu’avec des mots. Tout est énergie, la nourriture aussi. C’est pourquoi à Ouidah, à Abomey, à Porto-Novo… il n’est pas rare de voir des plats entiers déposés au pied d’un arbre, d’un autel, ou encore à un carrefour. Ces plats sont souvent préparés selon des règles précises : ni ail, ni oignon, ou bien au contraire même, avec une épice bien particulière. La cuisine devient alors un rituel de dialogue.
Même les morts ont droit à leur repas. Lors des funérailles, on prépare les plats préférés du défunt, et parfois on laisse une assiette à sa place. Ce n’est pas juste pour faire joli : c’est parce qu’on croit — profondément — qu’il est encore là, et qu’il a faim, mais pas de nourriture.
Transmission et résilience autour du feu
Aujourd’hui, même si les fast-foods et les plats surgelés s’invitent en ville, les traditions culinaires tiennent bon. En réalité, dans les quartiers, les villages, et même dans les foyers urbains, les femmes perpétuent les recettes héritées des mères et des grand-mères. Elles racontent l’histoire du plat en le cuisinant. De plus, elles expliquent pourquoi on met telle épice, pourquoi on ne remue que dans un sens. Autour du feu, la mémoire se transmet sans livre.
Et parfois, ce sont les jeunes qui reviennent à la tradition. Ils filment des fois leur grand-mère en train de préparer le ablo ou la sauce feuille. Ils demandent comment faire le Abobo vodoun, par exemple. Peu à peu, ils comprennent que chaque plat est un poème ancien, qui se déclame et se transmet d’une génération à une autre.
« Quand le plat est sacré, la main qui le partage devient offrande. »
Manger, dans les traditions africaines, va au-delà de se remplir la panse, c’est surtout s’enraciner. C’est aussi dialoguer avec les absents, honorer les vivants, et faire silence là où les tambours du ventre rencontrent ceux du cœur. Le repas, quand il est partagé avec conscience, devient plus qu’un besoin :
Il devient rite,
relation,
résistance.
Et tant que nous mangerons ensemble, dans le respect du sacré, nous garderons la mémoire vivante, et le ventre plein.
Petit bonus
Et pour finir, en guise de bonus, voici quelques exemples d’aliments porteurs de symboles, choisis pour leurs usages rituels ou spirituels dans les traditions béninoises et ouest africaines.
Plat ou ingrédient | Rôle ou symbolique rituelle |
Akassa (pâte fermentée de maïs) | Servie dans des cérémonies de purification ou de bénédiction. Représente le lien entre l’humain et la terre. |
Abobo vodoun (boulettes à base de farine ou de maïs) | Offrandes dans les rituels vodoun, notamment à Mami Wata. Apaisent et nourrissent les entités. |
Vin de palme (ou Sodabi) | Utilisé pour libations, prières et pactes. Une goutte versée au sol = appel aux ancêtres. |
Sel | Symbole d’union, de vérité, et d’engagement durable. Indispensable lors des fiançailles ou rituels. |
Piment | Repousse les mauvaises forces. Parfois utilisé dans les rites de protection ou d’expulsion spirituelle. |
Maïs grillé ou bouilli | Nourriture de base dans les offrandes. Symbole de continuité et de cycle de vie. |
Igname pilée (Foufou) | Souvent servie lors des funérailles ou à des hôtes d’honneur. Geste d’accueil, de respect et d’élévation. |
Noix de cola | Partagée lors des mariages traditionnels, elle scelle la parole donnée et invite les bénédictions. |
Feuilles (gboman, kèdè) | Préparées pour les dieux ou les anciens. Souvent associées à la guérison, au renouveau et à la vitalité. |
Sources :
- https://maliactu.net/les-lecons-de-vie-derriere-le-partage-du-repas-en-afrique/
- https://www.makanisi.org/repas-et-convivialite-manger-est-dabord-un-acte-social/
- https://www.alwihdainfo.com/Afrique-repas-a-la-main-en-famille-dans-le-meme-recipient-culture-en-voie-de-disparition_a105962.html
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