I- Ce que l’IA fait déjà : Entre innovation et récupération
L’Afrique, riche de plus de 2 000 langues et d’une mosaïque de cultures, se trouve à un carrefour où l’intelligence artificielle (IA) peut devenir, soit un outil de préservation, soit un vecteur d’effacement culturel. Face à l’essor des technologies numériques, il est crucial de questionner leur rôle dans la sauvegarde de notre patrimoine immatériel.
1- Quand la technologie parle nos langues
Certaines initiatives africaines ouvrent des brèches lumineuses dans un monde de données encore trop uniforme. Nous pouvons citer par exemple :
- Des communautés comme Masakhane, qui construisent des modèles IA pour traduire des textes dans les langues africaines (fon, haoussa, amharique, etc.).
- Des projets comme Mozilla Common Voice, qui collectent des milliers d’heures de voix africaines (en wolof, luganda, igbo…) pour créer des assistants vocaux, logiciels éducatifs ou outils pour les malvoyants.
- CDIAL et Indigenius : entreprise nigériane, qui a lancé une plateforme d’IA conversationnelle multilingue, ainsi qu’un clavier intelligent prenant en charge cent-quatre-vingts (180) langues africaines, facilitant ainsi la communication numérique dans les langues locales.
On pourrait également évoquer les exemples suivants :
Fatou, une griotte moderne, à Dakar, participe à un projet de numérisation de contes en wolof. Sa voix, enregistrée pour le projet Mozilla Common Voice, est désormais utilisée dans des assistants vocaux éducatifs au Sénégal. L’IA permet à des enfants urbains ou de la diaspora d’écouter des histoires dans leur langue d’origine, recréant un lien brisé.
En Zambie, un professeur utilise un chatbot en bemba pour faire réviser ses élèves. L’application, développée localement avec l’aide de Masakhane, comprend des expressions et proverbes traditionnels. Une technologie qui n’écrase pas le savoir ancien, mais qui le prolonge et le met en valeur.
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Le piège du solutionnisme technologique
Si ces initiatives sont prometteuses, elles soulèvent également certaines questions :
- Accessibilité : Ces technologies sont-elles réellement accessibles aux communautés rurales ou marginalisées ? En effet, il y a peu de serveurs locaux, peu de compétences IA dans les zones rurales.
- Authenticité : L’IA peut-elle véritablement saisir la richesse et la complexité des cultures africaines sans les réduire à des stéréotypes ?
- Décontextualisation : Il existe un risque que l’IA présente les cultures africaines de manière figée, sans tenir compte de leur évolution et de leur contexte vivant.
II- Faux espoirs et vrais dangers : Le revers de la médaille
Derrière les promesses d’une IA pour tous, se cachent souvent des angles morts. L’Afrique numérique doit encore se battre pour que ses langues, ses récits, ses usages ne soient pas oubliés ou réduits à des curiosités. Les langues africaines sont souvent sous-représentées dans les ensembles de données, ce qui limite leur présence dans les technologies émergentes.
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IA et biais culturels : Ce que les modèles ne comprennent pas
Malgré les avancées, l’IA reste largement dominée par des entreprises et des perspectives occidentales. Des études ont révélé que les systèmes d’IA peuvent reproduire des biais raciaux et culturels. Par exemple, des modèles de traitement du langage ont montré des stéréotypes négatifs envers les locuteurs de l’anglais vernaculaire afro-américain, ce qui pourrait avoir des implications sur l’employabilité et la justice.
De plus, des chercheurs comme Joy Buolamwini ont démontré que les systèmes de reconnaissance faciale présentent des taux d’erreur plus élevés pour les femmes à la peau foncée, soulignant les biais présents dans les données d’entraînement.
Prenons l’exemple d’un musée européen qui entraîne une IA sur des objets africains pillés pendant la colonisation. Les descriptions générées par l’IA parlent de “fétiches exotiques” et de “tribus disparues”, sans mention du contexte historique ni du lien vivant avec les peuples concernés. L’IA devient ici un outil de recolonisation narrative.
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Qui contrôle les récits ?
La question de la propriété intellectuelle des contenus générés par l’IA est cruciale. Si les modèles sont entraînés sur des données culturelles africaines, qui détient les droits sur les œuvres produites ? Il est essentiel de garantir que les communautés africaines conservent le contrôle sur leurs récits et leur patrimoine.
III- Vers une IA « afro-centrée » ? Conditions et pistes pour demain
Il est essentiel d’impliquer les communautés locales dans le développement des technologies d’IA. Cela passe par de la :
- Formation : Investir dans l’éducation et la formation en IA pour les jeunes africains.
- Collaboration : Encourager les partenariats entre chercheurs, développeurs et communautés locales.
- Accessibilité : Développer des outils technologiques adaptés aux réalités et aux besoins des différentes régions.
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IA éthique, ouverte et localisée
Des initiatives comme LeLapa AI, cofondée par Pelonomi Moiloa, visent à développer des technologies d’IA centrées sur les besoins africains, en mettant l’accent sur les langues locales comme le zulu, le xhosa ou le shona et les applications pertinentes pour le continent.
De même, le programme AI4D – African Language Program soutient la création de jeux de données et de modèles pour les langues africaines, favorisant ainsi une recherche inclusive et participative.
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Rêver plus loin : Et si l’IA permettait une renaissance culturelle ?
L’IA offre l’opportunité de revitaliser les cultures africaines en :
- Numérisant les langues et les traditions orales, assurant leur transmission aux générations futures.
- Créant des plateformes de diffusion pour les arts, la musique et la littérature africaines.
- Favorisant l’innovation locale, en permettant aux Africains de développer des solutions technologiques adaptées à leurs contextes.
À Lomé, une petite équipe de développeurs travaille à créer une IA capable de reconnaître les chants funéraires en éwé. L’objectif ? Archiver ces enregistrements dans une base consultable, pour que les musiciens, chercheurs ou familles puissent retrouver leurs patrimoines sonores.
Alors, et si l’IA devenait un tam-tam numérique ? Et si nos archives orales devenaient accessibles à tous, ici et ailleurs ? Et si nos enfants pouvaient jouer, créer, s’instruire en leur langue maternelle grâce à l’IA ?
Pour finir :
En somme, l’IA peut être un outil puissant pour la sauvegarde des cultures africaines, à condition qu’elle soit développée de manière éthique, inclusive et centrée sur nos réalités. Il est impératif que l’Afrique prenne part de manière active dans la conception et la gouvernance de ces technologies pour garantir une réelle utilité à ses peuples.
Quelque part à Rufisque, Fatou continue d’enregistrer ses histoires. Elle ne sait pas tout à fait ce qu’est l’IA, mais elle sait une chose : sa voix voyage. Elle traverse les mers, franchit les fuseaux horaires, et arrive dans des foyers où l’on parle parfois une autre langue, mais où l’on ferme les yeux pour écouter.
Et si, demain, chaque village, chaque langue et chaque chanson trouvait sa Fatou ? Si nos enfants, où qu’ils soient, pouvaient entendre battre le cœur de l’Afrique dans leurs écouteurs ? L’IA deviendrait alors notre tam-tam numérique : battant au rythme de l’Afrique, et résonnant dans le monde entier.
Sources :
- https://www.masakhane.io
- https://commonvoice.mozilla.org
- https://www.masakhane.io/ongoing-projects/makererenlp-text-speech-for-east-africa
- https://en.wikipedia.org/wiki/Cdial
- https://www.wired.com/story/one-startups-plan-to-help-africa-lure-back-its-ai-talent
- https://ai4d.ai
- https://www.allure.com/story/joy-buolamwini-coded-bias-interview
- https://thisnigeria.com/africas-role-in-generating-indigenous-content-to-shape-ai-narrative-address-algorithm-bias
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