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Un noir africain dépressif, ça existe?

Dépressif(ve) ? En Afrique ? Non, la dépression c’est pour les « blancs ». Si vous avez le temps de faire une dépression, c’est que vous vous êtes faibles et pas digne d’être africains parce qu’un « vrai Africain » est fort. En résumé, la déprime, la dépression et le mal être ont une couleur et elle n’est vraisemblablement pas noire d’après quelques avis que j’ai pu lire après avoir posté le tweet ci-dessous.

Aborder un sujet aussi délicat que tabou comme la dépression en Afrique noire n’est pas forcément une partie de plaisir. Entre humour, sarcasme et opinions défendues, le triste constat que je retiens du débat que mon tweet a déclenché, est que les clichés réducteurs concernant cette maladie sont encore assez profonds dans notre communauté.

Maladie? Oui, c’est bien le cas même si beaucoup l’ignorent encore.

Qu’est-ce que la dépression ?

«La dépression frappe au hasard : c’est une maladie, pas un état d’âme.» - Tahar Ben Jelloun Cliquez pour tweeter

Nous connaissons tous des hauts et des bas dans la vie. La tristesse est une réaction normale aux épreuves auxquelles nous pouvons être confrontés. La tristesse s’empare de nous durant une courte période et finit par s’en aller et la vie reprend son cours. Mais lorsque ce sentiment persiste, qu’il interfère avec notre capacité à travailler, étudier, manger, dormir, nous amuser ou tout simplement vivre, cela n’a plus rien de normal. Il s’agit désormais d’une maladie: la dépression.

Il est important de préciser qu’il y a une grande différence entre souffrir d’une véritable dépression nerveuse souvent profonde, chronique, plus difficile à surmonter, et le fait de déprimer qui n’est autre qu’une baisse de moral passagère, un découragement qui arrive à tout un chacun à un moment ou un autre.

La dépression est une maladie psychosomatique due à un dérèglement de notre disposition affective et émotionnelle qui conditionne la manière dont nous ressentons les événements qui normalement engendrent de la joie ou de la tristesse. Lorsque légère, la dépression peut être traitée sans médicaments. Cependant, lorsqu’elle est modérée ou grave, les patients peuvent avoir besoin de médicaments et d’une thérapie par le dialogue.

Les symptômes de la dépression

La dépression est caractérisée par un état durable de tristesse et/ou d’abattement, un état d’apathie avec la perte d’intérêt ou de plaisir, des sentiments de culpabilité, des troubles du sommeil ou de l’appétit, d’une sensation de fatigue et d’un manque de concentration. A ces caractéristiques sont ajoutés d’autres symptômes tels que l’anxiété, l’impression d’impuissance globale et d’inéluctable fatalité, le sentiment aigu de solitude, le sentiment d’impotence et de désespoir, la perte ou le gain significatif de poids, le changement du cycle du sommeil, une fatigue permanente, l’irritabilité, la perte de moral, les idées sombres et morbides, la baisse de la libido, la consommation abusive d’alcool, etc.

Les symptômes de la dépression nerveuse varient en fonction des personnes, aussi des cultures et peuvent également varier dans le temps en intensité. La combinaison d’au moins deux peut indiquer que vous êtes dans une phase dépressive et que vous avez besoin d’aide, ou pas, selon votre capacité à rebondir naturellement. Cependant, si ces symptômes persistent plus de deux semaines, il est préférable d’aller consulter un médecin au plus vite.

Les personnes souffrant de dépression ont tendance à avoir un regard dévalorisant envers elles-mêmes et une faible estime de soi, en particulier sur leur situation et leur avenir. Piégées dans leur pessimisme, elles ne pensent alors qu’à leurs problèmes tout en y accordant une importance démesurée. Incapables de voir le bout du tunnel, ces personnes peuvent en arriver à penser que le suicide est la seule solution.

Les causes de la dépression et les facteurs à risque

Il n’y a pas qu’une seule cause à la dépression nerveuse. Expériences de la vie, styles de vie, traits de personnalité, tout ceci peut jouer un rôle dans le déclenchement d’une dépression. Quelque chose qui crée la dépression chez un individu peut n’avoir aucune incidence chez un autre. On peut cependant identifier des facteurs à risque qui peuvent rendre les gens plus vulnérables. Par exemple, les chômeurs, les personnes qui vivent isolées et qui ont peu d’ami vers qui se tourner en cas de stress seront probablement plus propices à développer une dépression.

Pression familiale, isolement géographique, maltraitance au travail, violence conjugal, perte d’un proche… les noirs ne sont pas exempts de ce genre de situation pouvant conduire à un état de dépression.

La responsabilité partagée de la dépression

La peur liée à la dépression peut provoquer une réaction de déni de la part du malade ou de son entourage qui a tendance à banaliser et éviter de voir le mal et le besoin d’aide du malade. Les jugements faciles vont du « Avec plus de volonté, il/elle n’en serait pas là. » au « A force de toujours être pessimiste, il/elle a provoqué tout ceci. », sans oublier les « Il/elle n’aurait pas dû faire ceci et/ou cela. » etc. Les rares personnes qui s’intéressent encore un peu à l’état du malade balancent des avis tels que « C’est normal, c’est juste une baisse de moral. Ça arrive à tout le monde. Tu te sentiras mieux dès que le stresse passera. ». Pourtant, une oreille attentive et un moment d’écoute permettent souvent de diminuer les craintes des dépressifs et leur sentiment de solitude.

La dépression en Afrique noire

Contrairement à l’idée véhiculée, l’Afrique noire est belle et bien aussi contaminée par la dépression. En effet notre société évolue entre autre sur un mode de vie basé sur la performance, la rentabilité, la compétition et donc sur le stress, ou bien l’individualisme et leurs conséquences fâcheuses.

Les clichés et les réalités

Ce n’est cependant pas être faible que de se laisser aller ou autre. Quand quelqu’un se fait une fracture, doutons-nous de sa douleur ou de son problème? Les blessures de l’âme sont peut-être invisibles mais sont toutes autant douloureuses voire plus. Le dépressif, noir, blanc, jaune ou décoloré a quelque chose de cassé qu’il faut réparer et ce n’est pas en ignorant le mal qu’on le soigne.

Selon certaines idées reçues, la dépression serait une maladie du capitalisme parce que plus un pays avance dans ce système, plus sa population en souffre. Ce constat n’est pas forcément faux mais il est cependant réducteur car tout comme le pense la blogueuse burkinabé Fatim (@Timworld5)  il y a des dépressifs dans le fin fond de nos villages mais comme personne n’en parle on croit que ça n’existe pas.

Dans notre communauté, l’Homme noir est associé à la bravoure, au courage et surtout à la résilience. Ces qualités nobles qui leur sont attribuées le soumettent à une exigence de perfection qui s’avère irréaliste. On attend de l’Africain qu’il soit fort et ne montre aucun signe de faiblesse ou de désespoir. Cet état de fait explique pourquoi un grand nombre des africains n’osent parler à leur entourage de la dépression dont ils souffrent et ressentent un sentiment de culpabilité et de honte. La peur d’être stigmatisés et d’être considérés comme « faibles » les poussent donc à garder le silence sur le mal qui les ronge et là, je ne vous parle même pas encore des femmes victimes de violences conjugales qui sont obligées de se taire sous le poids de la honte.

STOP

Cette attitude qui consiste à ne pas accepter qu’un noir africain puisse souffrir de dépression est une forme de déshumanisation et d’oppression car cela l’enferme dans une espèce de chimère et d’illusion qui ne sert qu’à maintenir les apparences mais qui le consume à petit feu. C’est lui interdire d’avoir des émotions, des peines, des blessures, des doutes et des failles. C’est lui dénier la qualité d’être humain. Toutefois, il ne s’agit pas de remettre en question les qualités exceptionnelles qui caractérisent l’Homme noir mais de nous reconnaître également cette complexité et cette fragilité qui définit tout être humain. Il faut que l’Homme noir puisse exprimer ses expériences de dépression et exprimer sa fragilité sans craindre l’opprobre de la communauté mais plutôt bénéficier de toute l’aide dont il a besoin tant au niveau médical qu’au niveau de son entourage.

Reconnaître les faiblesses du noir Africain n’est en aucun cas une manière de le déprécier mais plutôt une façon de lui permettre de s’exprimer, de s’affirmer et également d’exister. Dire qu’une personne est faible parce qu’elle n’arrive pas à reprendre goût à la vie n’est pas la déclaration la plus intelligente qui soit. La dépression est la maladie mentale la plus fréquente dans le monde. Pour finir, Oui il existe de noirs africains dépressifs et la folie et le suicide ne sont pas forcément dus à la sorcellerie.

Sources :

 

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Bola

Bola BALOGOUN a étudié les Statistiques Appliquées, et est passionné de Data Science. Global Shaper du Hub de Cotonou, et membre de l'Association des Blogueurs du Bénin, il est attaché à la culture noire et au développement local. Rubriques : Histoire & Tradition

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1 Commentaire

  1. Vraiment merci pour cet article ! Chez les noirs, les êtres actuellement les plus humiliés de la planète, les plus non respectés, les seuls à ne pas connaître leur histoire, ceux qui se dénaturent le plus, ceux qui ont perdu leur identité, ceux qui vivent dans les conditions les plus déplorables au monde, la dépression n’existe pas. Des pauvres toujours heureux comme Banania. Ce deni doit cesser. Malheureusement, on pleure, boit, souffre de troubles alimentaires, va en prison, on se suicide. Il est grand temps d’ouvrir les yeux. La nouvelle génération de parents doit se prendre en mains.

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